TEXTES LA COLLINE SANS FIN suite

VERTIGES ROUGES
 
J’assimile peu à peu que Bernard attend de moi des textes définitifs (mais pas irréductibles), donc capables d’être fractionnés par le spectateur en des “ éléments de correspondance ’’ qui puissent lui livrer davantage de serrures que de clés.
De quoi faire profil avec l’œuvre, sentir sa brûlure.
Nous savons depuis Empédocle que l’Ecarlate et le Mouvement sont des éléments propices à leur fusion.
A la moindre pénurie du système, la respiration
                                                       Se coupe.
 
 
« Sur ma lange
L’incendie
Qui jamais ne s’achève.
  Dans la salive
    Se baisent
     Le feu
   Et l’eau. »  
                                Ahû-l-Abbas al Maghribi : L’Incendie
                            In :Le Livre de la Frontière, Jaume Pont
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 Laisse travailler ton talent
Quand il somnole-L’eau, le sang font de même
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TRAINS

Pour un train, la terre n’a aucun sens.

« Il n’y a pas de terre. Elle est ce qui manque. Elle consiste en ce qui manque quand il se jette sur elle et se roule contre elle. »

Pascal Quignard, Sur le Défaut de Terre,

Ed. Clivages,1979.

Pour un train, le sol ne cède jamais: il s’ouvre ou se referme selon les langes d’usage.

Autant que faire se peut, revoir AMEN de Costa-Gavras.

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Multiplier une œuvre dans l’espace = édition en dix, mille, dix mille exemplaires.

Le specto lecteur vient d’acheter ton livre. Maintenant il traverse les rues, les rivières.

Il emporte.           Quoi.

Il emprunte.

Quoi du tableau ?

Sa copie ou son âme ?

Accrochée aux cimaises, l’œuvre connaît ses premières longues heures de solitude. Abandonnée du Père.

S’enfuit la jouissance d’avoir été pour soi.

Avoir été=tout le drame de l’art occidental s’y résume

-droit dans le mur-

Donc rebondir vers les Arrières,

Les positions préalablement établies à l’avance

(Selon l’expression militaire).

Ces »Arrières »ont pour noms Galerie, Exégèse, Sociabilité.

Leur fonction principale est d’échapper au

Ridicule.

Mais personne n’est capable d’identifier qui ou quoi dirige cette fonction.

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L’Histoire n’est pas objective, elle est involontaire.

Jacques Le Goff(1924-+2014)

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CHARIOTS

Privat est un taiseux sur les drames.

Le monde qu’il célèbre, il lui a d’abord fallu en accepter les opacités.

Il y aurait des traces et des viatiques tournés vers l’intérieur des corps et des objets.

C’est dans cette perspective que j’envisage la série des chariots. Un monde quasi incantatoire pour aller à la découverte des choses qui se télescopent en se répétant.

Mis bout à bout ces chariots font également conjonction. Sont-ils plusieurs ou ne s’agit-il que d’un seul, à des époques différents, avec des passagers différents, ce type d’ambigüité se retrouve dans d’autre étude « Technologique », celle des trains.

Dans les deux cas, le choix du transport n’est pas anodin : s’approcher au plus près de l’idée de récit.

Mais pourquoi ces chariots vont-ils tous de droite à gauche ?

 

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PHENOMENES DE FOIRE

Les  « Phénomènes de foire » m’intriguent de plus en plus. Non de leur démence (implicite dans le titre) mais parce que ce corpus s’obstine à me rappeler une maxime hellénistique qui depuis des lustres cuvait dans ma mémoire :

« Ne point fabriquer le visage au moyen de visages. »

Oubli complet de son autre (pas forcément un sculpteur).

Quant au sens et à la pratique qui va avec, j’en laisse le soin aux artistes

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Phénomène paradoxal(en apparence) chez un peintre:

La parole est dans une constante béance; elle se vomit des bouches (même quand elles semblent figées par une sorte de paralysie labiale, elles viennent de dire ou vont dire). Ce qui en sort ? Souffle, sang, syllabe, esprit…

Une masse se transporte de la matrice à l’indicible. Les récits deviennent brutaux.

Imprévisibles parce qu’ils savent.

Perception aiguë de l’évidence des choses.

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A première vue, ce sont des jumeaux. Ils ont la nostalgie des lutteurs quand le ring n’est plus qu’un puits d’ombre. Nostalgie des mots perdus parce que le rire qui les faisait vivre a roulé dans l’ornière.

Malgré l’obésité, 

                 Les vagissements,

Ils sont entrés dans des bibliothèques petites comme des brins de ficelle, ils ont fouillé les terrains vagues et les nécropoles, chacun pour l’autre fatigué.  

Mais la pente de l’instinct rassure.

Dans ce biotope inabordable aux angles droits, ils parviennent à soupeser des atomes plus lourds que leurs sexes.

 

 

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PROCESSIONS

Mécanique de l’horizon

La source, éclairée d’un quartier de ciel, attend le cortège .Une voiture traverse le pont. Les rumeurs alentour sont extrêmement brillantes. Chacun porte au cou le grelot, la pierre ou la fleur de son désir. Quelques arbres ouvrent les yeux et veulent tout emporter au fond de la nuit. Ils seront les seuls prédateurs dans ce tumulte. Les seuls capables de voir la foule sous un autre angle, un autre courant. Maintenant les torches rampent à l’appel des draps blancs, on distingue mieux les rôles distribuées par l’émotion. La source semble toujours acquise dans l’air gris, remuant à peine ses coquillages vides. Il reste un dernier fossé à franchir, celui que la lumière s’amuse à frapper comme à l’abattoir. Fossé approximatif, plus lourd qu’une noyade par le bronze. Un pas de plus, et l’homme tomberait dans l’oubli, sa vraie nature. Et ceux, en grand nombre, qui s’enfuient, au trot, oublient de sourire. Tout à coup, on ne sait pourquoi, il fait très noir, très simple.

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Il manque un cheval pour ensemencer la musique de ce tableau. Il manque une heure-deux au maximum-pour en prononcer la sainteté.

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ANIMAUX

C’était l’aube sur les collines, et les animaux aux yeux calmes rafraichissaient la terre(…)

Sandro Penna, Poésies, Garsset ,1999.

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Pour un animal tel que le minotaure, il n’y a guère de distance entre l’objet désiré et l’objet saisi en bouche. L’animal étant directement connecté à son environnement, il comble ses besoins fondamentaux avec la grâce qui lui est propre.

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PORTRAITS

Phénomène paradoxal(en apparence) chez un peintre:

La parole est dans une constante béance; elle se vomit des bouches (même quand elles semblent figées par une sorte de paralysie labiale, elles viennent de dire ou vont dire). Ce qui en sort ? Souffle, sang, syllabe, esprit…

Une masse se transporte de la matrice à l’indicible. Les récits deviennent brutaux.

Imprévisibles parce qu’ils savent.

Perception aiguë de l’évidence des choses.

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Etrange comme les personnages de cette série semblent se dématérialiser d’une image à l’autre, comme une bobine de cinéma exposée trop vite à l’acidité de la lumière.

Fumée hivernale depuis une silhouette.

Cet effacement du bruit alentour rappelle Venise quand s’endorment les dieux. L’effacement recompose la figure jusqu’à son rebours et sa substance essentielle, son big bang comme disent les astrophysiciens.

Peindre et atteindre l’aura cristalline, L’ADN du dénuement par lequel s’accomplira l’identification du portrait.

S a légende future.

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Imaginez un conte qui s’achèverait avec ce dessin. Un conte au plus prés de vous : l’enveloppe de résine, la pluvine, douce, des quelque-parts et des déjà-temps. Puis surlignez de l’index les contours du portrait. Suivre la torsion du faciès.

Entrez dans un paysage de vignes rouges.

 

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DIEUX JAPONAIS

Dit du dieu Oshugaï :

« Je n’ai pas besoin de reproduire les paroles des paysans pour exprimer ce qui semble vrai. Eux et moi ne voyons pas la neige tomber du même côté.

Ils ont raison de leur côté. Et moi du mien. »

« Aux passeurs de vents et de couleurs, j’inspire ma technique du souffle et de ce qu’il faut pour le croire bonté. J’agis d’emblée, les Hommes font le reste.

Il est inutile de vénérer Oshugaï pour devenir son disciple ; Si Oshugaï n’existe pas, la preuve en est dans son image. »

« Ainsi les passeurs de vents et de couleurs comprendront que le but de mon art n’est pas de vendre du rêve.

Il est le rêve.

Dans sa chair, et son absence de chair. »

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Harmoniques du soleil chantant

A fond de cale depuis des jours, la coréenne ouvrit enfin sa fleur. Par quelques fentes (des membrures calfatées à la va-vite), le soleil pénètre et dépose des gouttes d’or sur les cuisses et le ventre de la jeune femme, du haut de l’escalier-en haut à gauche du tableau mais invisible-le capitaine la scrute. De toute sa tête d’oursin écarlate il la scrute depuis des jours et des jours, sans boire ni manger.

Le capitaine dégouline d’étoiles. Il a vu s’ouvrir la fleur, il n’a pas vu le rocher aux contours de monstre écarlate, il ne la pas vu parce qu’il ne regarde que le fond de la cale ; le seul rocher de la mer immense il ne la pas vu, il n’a pas reconnu le dialecte du bois que le rocher égorge.

La coréenne arrache sa corolle en riant, la plonge à l’intérieur de sa bouche et le capitaine comprend que sa propre vie va se réduire à la taille d’une personne immobile, comprend qu’il ne se plongera jamais dans cette bouche, parce que la mer finit d’envahir l’escalier, puis la cale, et bientôt bouillonne et grisonne au-dessus du pont et de ses membrures calfatées à la va-vite.

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Les dieux n’ont que des alphabets pour élégance.

Des frissons à la surface.

Mais jamais à angle droit, oh non.

Les dieux ne vivent que selon les hommes.

Ils n’ont aucun sens de l’équilibre.

Donc du bien commun.

Par contre chez les poissons, les déluges évoqués dans les contes japonais ne dérangèrent personne car : « ils attendaient le bouillonnement de l’eau. »

Jean,v,3